European Super League : le « coup d’état » des clubs « historiques » remet en question l’UEFA.

On en parle depuis un certain moment, comme une idée saugrenue, un fantasme, mais les nouvelles du projet d’une Super League européenne mené par Florentino Pérez, le surpuissant président du Real Madrid, se sont abattus sur le monde du football ce 18 avril.

L’UEFA ne peut pas dire qu’elle n’a pas été prévenue, encore moins clamé que les clubs affiliés à ce projet sont des traîtres, car l’organisation européenne du football a eu plus d’un an pour se préparer à cette nouvelle. Les douze clubs dit « fondateur » de la Super League ont éventuellement annoncé à l’unisson ce dimanche 18 avril leur intention de quitter l’UEFA dans le but de créer leur propre compétition européenne. En ces temps difficiles et incertains, le manque de supporters dans les stades, l’augmentation des coûts pour entretenir les clubs et les masses salariales, les finances de ces clubs historiques ont pris un énorme coup. Le plus grand regret émis par les dirigeants des clubs renégats – on compte parmi eux le Real Madrid, le FC Barcelone, l’Atlético Madrid, l’Internazionale, l’A.C Milan, la Juventus, Manchester United, Manchester City, Chelsea, Arsenal, Tottenham et Liverpool – et surtout selon Florentino Pérez, est la baisse des droits de télévisions couplé à la baisse continuelle de l’audimat. Il a annoncé que son Real, qui a affiché un chiffre d’affaires combiné d’environ 2,5 milliards d’euros sur la période de 2015 à 2018, aurait perdu 5 000 millions d’euros sur les deux dernières saisons selon une interview donné à El Chiringuito. Les motivations sont claires depuis le début, tout cela n’est qu’une histoire d’argent.

 L’UEFA donne 120 ou 130 millions et nous on va donner 400 millions.

Florentino Pérez pour El Chiringuito.

« Nous allons sauver le football* »

La mission de la Super League est de redorer le blason du sport, Joel Glazer, propriétaire de Manchester United, affirmait que cette nouvelle compétition est le moyen de donner aux fans des matches extrêmement compétitifs et tape-à-l’œil. Ainsi, naturellement, il s’agirait d’améliorer le niveau du football global qui grâce à une source de revenue plus importante permettrait d’injecter plus d’argent dans la pyramide du football dans sa globalité. Cependant, le format choisi par l’organisation de la Super League contredit cela, et promeut un sport où l’aspect compétitif n’a pas sa place. Dans le système actuel de la Ligue des Champions, les clubs se doivent d’être compétitif au niveau national pour espérer participer à la compétition européenne. La Super League, elle, garantit la pérennité de ses clubs fondateurs et supprime le système de promotion/relégation. Cette stabilité sportive devrait leur permettre de se concentrer sur le terrain, car tous les risques sont effacés et leur statut jamais mis en danger. Mais si l’on creuse cette question, comment retirer l’aspect compétitif d’un sport peut lui être bénéficiaire ? L’élitisme dans le football, qui se base historiquement sur un système de mérite, est par nature paradoxale. Si la solution est de copier le modèle sportif et économique américain, nous nous retrouverions avec un système de franchise complètement incompatible avec l’identité du football européen. Même si cela s’est immiscé petit à petit et subtilement, dans le sens où les clubs sont dorénavant gérés comme des corporations, retirer de force la méritocratie qui est la seule chose qui donne l’illusion aux supporters que le football dont ils sont tombés amoureux existe toujours serait catastrophique. Réduire le sport à son aspect financier est assez naïf, voir arrogant. Quel sauvetage !

*Florentino Pérez

« Le sport doit toujours être basé sur la méritocratie. Mais l’UEFA organise toutes les compétitions et ne réserve qu’une petite partie de l’argent aux clubs. Les clubs doivent être récompensés de manière plus appropriée. L’UEFA n’investit rien, les clubs oui. »

Antonio Conte, entraîneur de l’Internazionale.

Les supporters en première ligne

L’annonce choc de la fondation de la Super League a crée des réactions en masse de la part des supporters et fans du monde entier. Ils ont mis de côté leurs affiliations à leur club de cœur pour s’unir et faire entendre leur mécontentement au sujet de la Super League. Elle est là la plus grande erreur de la Super League, elle a jeté à la face des mordus de football qu’ils ne sont qu’un porte-monnaie ambulant pour eux. Les fans n’ont pas été consultés par les clubs, ils n’ont pas eu leur mot à dire, et pourtant si le football est devenu une imprimerie à billets aujourd’hui, c’est grâce aux fans. Là où l’UEFA exploitait la passion des fans discrètement, la Super League, elle, ne s’est pas cachée. Et cela sert énormément à l’UEFA, qui va de nouveau exploiter ces fans pour que les clubs reviennent à la raison, et par raison, je veux surtout dire à la soumission.

Les supporters anglais des clubs impliqués se sont rendus devant les stades pour montrer les dents. Les autres clubs de Premier League, avec soutien de la fédération anglaise de football, se sont rangés du côté de l’UEFA. Résultat, ce 20 avril, deux jours seulement après l’annonce de la fondation de la Super League, les six clubs anglais impliqués se sont un à un désister, parmi eux Manchester United et Liverpool, qui étaient les premiers clubs britanniques à flirter avec l’idée de cette nouvelle compétition. La ferveur a eu raison de la gourmandise, et les clubs du Royaume qui clairement étaient ceux qui avaient le moins à y gagner dans cette histoire, sont revenus vers leurs fans la queue entre les jambes. Est-ce là l’annonce d’un power shift ? Pas forcément, l’argent restera toujours maître pour les propriétaires milliardaires de ces clubs. Mais les paroles de Matt Busby (légendaire entraîneur de Manchester United) restent d’actualité, surtout en période de pandémie, que le football n’est rien sans les fans.

Les tribunes de Old Trafford ©Medium

L’UEFA est-elle intouchable ?

Le mépris que les clubs dits « historique » ont montré au reste du monde du football a fait d’eux une cible trop facile. La tendance ces dernières années a démontré que même au niveau européen, le statut des gros clubs a de moins en moins de chance d’être mis en danger par les « petits » qui viennent chambouler la hiérarchie ponctuellement, c’est-à-dire une fois tous les 5 ans, et encore. Cette déclaration de guerre déguisée en coup d’état peut être vue comme un message d’avertissement pour l’UEFA. Les clubs sont puissants, et les « super » clubs ont montré qu’ils n’hésiteraient pas à défier le corps gouvernant du football européen. Cette Super League prouve que l’UEFA ces dernières années a été complétement inefficaces dans ses efforts de régulation du football européen. Le fair-play financier a été un échec. Ce système qui était censé protéger l’intégrité du football en empêchant les clubs de dépenser plus que ce qu’ils gagnent et ainsi créer un équilibre financier s’est révéler être de la poudre aux yeux.

Le corps gouvernant a démontré plusieurs fois que les règles ne s’appliquaient pas aux clubs disposant de moyens financiers important, car ces derniers pouvaient magouiller pour s’en sortir. À un moment où les clubs turcs par exemple se faisaient punir à la moindre infraction, les clubs étatiques tels que le Paris-Saint-Germain et Manchester City (appartenant à l’état du Qatar et les Emirats respectueusement) ont réussi à échapper aux sanctions. Paris et ses sponsors fictifs n’ont pas eu à subir l’acharnement de l’UEFA, et City, de son côté, grâce à un recours au Tribunal Arbitral du Sport a évité des sanctions sportives au début de la saison 2020/2021. Mediapart avait révélé en 2018 que Michel Platini (ancien président de l’UEFA) négociait régulièrement avec Paris dans le but de leur éviter la plus lourde des sanctions, l’exclusion de la Ligue des Champions. L’utilisation de sponsors fictifs dans le but d’échapper à la règle et ainsi avoir plus de main-d’œuvre financièrement n’a pas tant dérangé l’UEFA que cela, car ils pouvaient se faire un profit dessus. Une claque au visage des clubs qui souffraient financièrement, car dans leurs cas, l’UEFA n’a pas hésité à les enfoncer. Les limites du fair-play financier ont été exposées par la corruption des dirigeants. Le vice a même été poussé plus loin ; l’impact financier de la Covid-19 sur les revenues des gros clubs a été tellement important que les rumeurs s’intensifient au sujet de la disparition du fair-play financier. Quand les poches des plus riches sont en danger, l’UEFA court à leur secours et retire toute restriction. Par extension, elle se sauve elle-même.

Florentino Pérez (président du Real Madrid) et Aleksander Čeferin (président de l’UEFA) au bras de fer. ©real-france

Le rapport de force provoqué par le président du Real vient remettre en question la position et l’importance de l’UEFA dans le monde du football. C’est un secret de polichinelle, l’UEFA est corrompue jusqu’à la moelle, mais une opposition aussi frontale de la part des puissances du football, même si elle ne va pas au bout de ses idées pourrait permettre à terme un questionnement sur le statut de l’UEFA. Ce qui est sûr, le football ne sera plus jamais le même, le foot business ayant terni son image à jamais. La Super League aura souligné une chose, le football européen continue sa descente aux enfers, et l’unique responsable est l’UEFA.

Erdem Ozgunay.

Photo en une : ©Club Africain de Tunis.

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