Alexei Navalny, un homme face à une montagne.

Le 17 avril, la porte-parole d’Alexei Navalny, Kira Yarmysh, annonçait dans une publication Facebook que le féroce opposant de Poutine était sur le point de mourir en prison. Retour rapide sur le combat que Navalny mène face à un pouvoir totalement corrompu.

Alexei Anatolievich Navalny est né le 4 juin 1976 à Butyn en Russie Soviétique. Il passa sa jeunesse à Obninsk à une centaine de kilomètres de la capitale, Moscou. D’origine ukrainienne et russe, il maîtrise bien les deux langues. En 1998, il obtint son diplôme de droit après avoir étudié à l’Université russe de l’Amitié des Peuples à Moscou. Jusque-là, difficile de brosser le portrait atypique d’un personnage qui semble plutôt banal. Mais le jeune Navalny poursuivit sa carrière académique à l’Université des finances du gouvernement russe. Même si les informations sur sa jeunesse sont rares, Navalny a eu un parcours assez direct et sans embûche pour se lancer à terme dans la politique. En 2000, il rejoint malgré quelques réserves, le parti politique Yabloko, et se construit petit à petit dans un parti dit libéraliste. Il gravit les échelons et en est devenu un des leaders, surtout de la branche moscovite, en 2004. Navalny se démarquait déjà par sa volonté de rendre la politique attrayante pour la jeunesse, une ligne de conduite qu’il gardera le long de sa carrière. Le politicien utilise notamment YouTube pour pouvoir toucher un maximum de jeune et la plateforme américaine lui a été extrêmement utile lorsqu’il se lança dans une croisade face à Poutine. Mais avant d’en arriver là, Navalny se désista de ses fonctions au sein de Yobloko pour aller fonder le Mouvement de Libération National russe (NAROD). Un passé controversé qu’il traîne avec lui dans sa lutte.

Navalny leader de manifestation. ©Kirill Kudryavtsev/AFP

Le nationalisme, un outil à double tranchant

À la fin de l’année 2006, Navalny se détachait déjà de Yobloko, un parti qui ne l’avait jamais véritablement convaincu. Le 3 novembre 2006, lors de la journée de l’Unité, Navalny a organisé la Marche Russe à Moscou, et cela, malgré l’interdiction de manifester que le maire traditionaliste Yuriy Luzhkov avait imposé. Dans le sentiment de promouvoir la liberté individuelle, Alexei, qui était encore à la tête de la branche moscovite de Yabloko, a encouragé ceux qui voulait manifester de braver les interdits et jouer de leur liberté de protester. Un petit point sur la Marche Russe s’impose ; si cette dernière avait été interdite, c’est typiquement dû au fait qu’elle rassemblait extrémistes, xénophobes et néo-nazis de tout bord qui venaient montrer leur supériorité blanche et la célébrer. L’imagerie nazie et le sentiment de nationalisme grandissant venaient se heurter à des mouvements libéraux de contre-manifestations organisés par des étudiants et autres associations situés plus à gauche de l’échiquier politique.

En fin de compte, même si les intentions de Navalny étaient peu claires jusque-là, il reste difficile de critiquer un politicien qui pour le coup a protégé la liberté d’agir de certains citoyens, quelles que soient leur orientation politique et idéologies. Cependant, en 2007 le NAROD de Navalny s’allie au Mouvement contre l’Immigration Illégal et il se déclare sur sa propre chaîne YouTube comme nationaliste. Une fois affilié aux mouvements d’extrême-droite, Navalny a tenté de prouver qu’il pouvait être libéraliste, mais aussi aimer son pays. Il gagna en popularité très rapidement et son blog lui apportait de plus en plus de visibilité et de notoriété. Il n’hésita pas à instrumentaliser le sentiment nationaliste pour évoluer en politique. Mais la véritable controverse eut lieu le 16 novembre 2015, trois jours après les attentats de Paris. Le politicien avait alors publié un article contre l’immigration musulmane en Russie, citant les attaques terroristes de Paris comme exemple démontrant la dangerosité de l’Islam et soulevant le fait que la Russie avait déjà été prise d’assaut par les terroristes islamistes. Ce qui ressemble d’abord à une simple constatation se transforme en une attaque contre le laxisme et l’hypocrisie du gouvernement en plus des paroles chargées d’islamophobie et de haine qui placent tous les migrants musulmans dans le chapeau de la terreur. Navalny fait le constat alarmant que le seul moyen d’arrêter ces flux migratoires soit la fusillade.

Il ne revint jamais sur ces paroles. Lui, qui avait été designer comme « prisonnier de conscience » par Amnesty International en janvier 2021, a perdu son statut à la suite d’un nombre massif de plaintes qu’Amnesty ne pouvait apparemment pas ignorer. Son discours a été qualifié « d’incitation à la haine » et par conséquent, comme Mandela avant lui, Navalny n’était plus un « prisonnier de conscience » mais juste un prisonnier. Cependant, il reste important de noter que Navalny est un personnage fort en nuance, et que beaucoup ont vu ici une tentative du Kremlin visant à déstabiliser le principal opposant de Poutine, le décrédibilisant aux yeux de l’Occident. Après tout, qui regretterait la mort d’un fasciste ?

Un combat à mort contre la corruption

Mais pourquoi Navalny est-il si dangereux aux yeux de Poutine ? Pour comprendre cela, on va mettre de coté Navalny le nationaliste et se concentrer sur Navalny l’opposant téméraire à l’homme qui est à la tête d’une des plus grandes nations du monde depuis l’année 2000. Jusqu’en 2011, la majorité des Russes fermaient les yeux sur la politique plutôt autoritaire de Poutine, car l’économie se portait bien et que la qualité de vie augmentait considérablement. Poutine était alors le premier ministre car il avait déjà servi deux mandats de Président entre 2000 et 2008. Le scandale ici était la volonté de Poutine de se représenter aux présidentielles pour un troisième mandat en 2012, ne laissant pas le choix à la population. S’en est suivi les élections législatives complètement truquées de décembre 2011 où un nombre incalculable de vidéos ont fuité sur Internet accusant une mascarade sans nom. Dès alors, Navalny qui connaissait une popularité grandissante grâce à son blog, utilisa sa voix comme outil pour rallier une opposition conséquente face à Poutine. Grace à son agenda politique nationaliste et libéraliste, Navalny tenta même de devenir le maire de Moscou en 2013, échouant malgré un score respectable de 27 % face à Sergei Sobyanin, un sympathisant du pouvoir en place. Il était maintenant clair que Navalny allait être un redoutable adversaire de l’autocrate.

Poutine gardait dorénavant un œil sur Navalny, qui se réinventait et ralliait les foules sous sa politique anti-corruption. Ainsi, les deux politiciens se lançaient dans une guerre, Navalny tentant de mobiliser les foules, et Poutine tentant de faire taire l’élément perturbateur. Navalny se retrouva régulièrement devant un juge, et n’importe quel prétexte était bon pour qu’il finisse au tribunal. En 2020, cette guerre atteint son paroxysme, lorsque le président russe tenta de faire taire son opposant à tout jamais.

Lors d’un vol entre la Sibérie et Moscou, Navalny tombe soudainement dans le coma en août 2020. Le clan de Navalny suspecte une tentative d’empoisonnement de la part du Kremlin tandis que les médecins s’occupant du politicien tentent de couvrir l’affaire en diagnostiquant une chute du niveau de sucre dans le sang. L’affaire prend de l’ampleur et finalement Navalny va être transporté à Berlin où il sera soigné et remis sur pied dès septembre. Plus tard, les soupçons d’empoisonnement de la part du gouvernement seront confirmés par l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques. Navalny, rendu plus fort par Poutine après avoir échappé à la mort, retourna en Russie pour continuer son combat contre la corruption. Il se fait arrêter dès lors son retour sur le territoire russe, car apparemment, il était impossible pour le gouvernement russe de vérifier sa localisation. Il devait communiquer ses va-et-vient au gouvernement à la suite d’un procès pour fraude qui avait eu lieu en 2014. Il était dans le coma à Berlin. Puis, sous ce prétexte, il est maintenant prisonnier. Cependant, l’homme que Poutine ne veut absolument pas transformer en martyre échappe à la mort et continue de communiquer avec ses sympathisants. Il révèle être torturé et se soumet à une grève de la faim depuis sa cellule.

Navalny en visioconférence depuis la prison. ©AP/SIPA

Ces actions permettent de rappeler à Poutine qu’Alexei Navalny ira au bout de ses actions, quand bien même que ces actions précipiteront certainement sa mort. Poutine se retrouve dos au mur, peu importe le destin de Navalny, maintenu en vie ou bien mort dans des circonstances questionnables, le pouvoir de l’autocrate n’avait jamais rencontré une menace qui semble vraiment implacable.

Erdem Ozgunay.

Pour aller plus loin :

https://www.vox.com/22254292/alexei-navalny-prison-hunger-strike-end-russia-protests-vladimir-putin

https://www.businessinsider.com/eu-court-putins-party-rigged-the-2011-russian-elections-2017-6?IR=T

https://www.bbc.com/news/world-europe-56181084

https://www.rferl.org/a/navalny-failure-to-renounce-nationalist-past-support/31122014.html

Photo en une : ©Reuters/M.Shemetov.

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