Du sentimental à l’obscène : aimer à s’en détester.

Aimer de loin, aimer cacher du monde, aimer mais ne jamais prononcer les mots interdits, aimer jusqu’à remettre en cause son identité. Ce sont les idées qui s’échappent des œuvres extraordinaires de James Baldwin et Fatima Daas, Giovanni’s Room et La petite dernière, où nous explorerons la face cachée de l’amour : la quête d’identité via autrui.

À la recherche de l’amour, ou à la recherche de son identité/d’un sens à sa vie, David, le personnage principal de Giovanni’s Room, quitte les États-Unis et s’installe à Paris. Dans l’œuvre de Baldwin, nous suivons un personnage qui a l’air de manquer de vie depuis que son amant, Giovanni, a été condamné à mort pour meurtre. L’intrigue de ce roman tourne autour de la rencontre de David avec Giovanni. Ce dernier, immigré italien qui ne peut s’adapter à la vie parisienne, s’attache et se rattache à l’amour de toutes ses forces. Giovanni, au final, est un personnage assez stéréotypé, il brûle de passion, de certitudes et de préjugés. Or, c’est bien de là que vient l’attraction de David pour notre Italien, Giovanni, il est sûr de qui il est, de ce qu’il veut et malgré sa vulnérabilité il est prêt à se donner à l’amour et à le recevoir. Nous pouvons également ajouter que dans cette œuvre, l’espace est le réel personnage principal plutôt que nos deux amants. L’amour naissant dans les non-dits, dans cette chambre de bonne dans le quartier Nation, dans cette passion pleine de reproche que porte Giovanni pour David. L’Américain, loin de son chez-soi, ne sait comment se définir. Lors de sa rencontre avec Giovanni, il semble affreusement crispé par ce qu’il est censé être, et l’italien mène un peu la danse du flirt ; David se repose sur l’image qu’il renvoie, sans jamais réellement s’ouvrir au jeune barman italien. Ses secrets, dont lui-même n’arrive pas à en porter le poids, le conduiront à rejoindre et à s’installer avec Giovanni dans sa chambre à Nation.

perhaps home is not a place but simply an irrevocable condition.1

James Baldwin, « Giovanni’s Room », Penguin Classics, 1956. p.88.

C’est bien dans cette chambre, dans cet espace que l’obscène, tel introduit par Roland Barthes dans les Fragments, s’alliera à la sentimentalité. Barthes argumentait que de nos jours, dans le discours amoureux, l’obscène n’était plus d’ordre sexuel mais sentimental. Dans le sens où le sexe serait tellement détaché des sentiments qu’il en est devenu trivial. L’exemple que Barthes avait choisi revenait à dire que la sexualité est un sujet dont il est facile de discuter, et au contraire, la sentimentalité fait crisper les tympans et grincer les cordes vocales. La chambre de Giovanni est le lieu de l’expression de la sentimentalité, de la passion, mais aussi un lieu de l’obscène pour les mêmes raisons citées précédemment. Lorsque David s’y rend, il parle avec son corps et cependant, reste plutôt inexpressif. Cette chambre, à l’abri des regards, dont les volets sont tout le temps fermés, et les murs défoncés, raconte une tout autre histoire. Cette chambre, c’est l’externalisation imagée de l’intérieur de David. C’est son incapacité à être sentimental, sa noirceur d’âme, la pourriture de sa raison, et sa véritable identité enfouie au plus profond de lui-même qui ressort. David est un homme, tel que la société les a construits, et au-delà de cela, David est incapable d’aimer qui que ce soit, lui-même, son amant Giovanni ou bien encore sa fiancée Hella, que l’on n’a pas mentionné jusque-là pour préserver la complexité de l’écriture de Baldwin. Dans l’espace restreint de cette chambre parisienne, l’amour est valide, les sentiments aussi, et surtout la passion. Giovanni sera détruit par cet amour qu’il connaît et qu’il accepte. Cette œuvre, plus qu’une histoire d’amour est une histoire parlant d’amour, et une histoire parlant d’identité. David, au-delà de sa passion pour les hommes et pour les femmes, continuera, au dépit d’autrui, de perpétuer cette violence envers lui-même dans l’idée de sa masculinité et identité intimement liées. L’incapacité d’aimer, et le conditionnement sont les fardeaux de David, qu’il traîne avec lui partout où il va et partage avec toutes les personnes qu’il rencontre.

Fatima Daas par Olivier Roller.

Cette idée sera également abordée sur la deuxième œuvre présentée. Le très prenant La petite dernière de Fatima Daas. La petite dernière est un monologue semi-autobiographique et Fatima se livre aux lecteur.rices de long en large. Elle s’appelle Fatima, elle porte un nom sacré dans l’Islam, elle est clichoise, elle a des origines algériennes, mais est la seule membre de sa famille à être né en France, elle nous réaffirme son identité en se présentant à chaque début de chapitre. Fatima aime les femmes, Fatima est musulmane, Fatima porte un nom qu’elle ne peut déshonorer. On suit alors son voyage qui la mènera à fréquenter des femmes plus âgées souvent, des relations bâclées systématiquement. Fatima, la petite dernière, est en décalage, elle est constamment en quête d’identité. Elle est constamment en questionnement dû à la nature de ses croyances qui elles semblent immuables. Pourtant, le nœud de l’intrigue vient de ce problème, cette incapacité à changer ce que l’on peut attribuer à son héritage culturel. Fatima, elle est chez elle nulle part, elle est constamment en mouvement dans ce qui semble être une boucle. Elle répète les mêmes erreurs avec chaque âme qu’elle rencontre. Fatima, à chaque début de chapitre nous réaffirme son identité, à chaque début de chapitre, on vit sa culpabilité comme si l’on tournait en rond. Son questionnement devient le nôtre, ses craintes aussi, ainsi que sa fragilité sentimentale et identitaire. Et ceci, jusqu’à ce qu’elle tombe sur Nina qui poussera Fatima dans les retranchements de sa sentimentalité. Nina, c’est un peu cette fenêtre ouverte un jour d’hiver où la température tombe dans les -15 degrés. C’est plaisant de sentir cette fraicheur, mais cela reste tout de même menaçant et on veut refermer cette fenêtre le plus tôt possible. Mais Fatima va tomber amoureuse de Nina, et se retrouvera à essayer de justifier sa culpabilité religieuse auprès d’elle-même, mais aussi auprès du Divin.

Elle ne doit pas rendre licite l’illicite. Qu’Allah l’enveloppe de Sa grâce divine et lui donne force et courage, crée pour elle un miracle, un homme qui a des qualités féminines.

Fatima Daas, « La petite dernière », Notabilia, 2020. p.112.

La petite dernière, c’est un monologue où l’on participe à une reconquête de soi via la grâce divine. Mais cette reconquête vient d’un profond rejet de l’amour qui semble impossible à accaparer. Dans les fragments de cette histoire, on observe les facettes de l’identité de Fatima, une identité rendue obscène, dont la sentimentalité est obscène, dont l’amour est obscène tant ce concept porte atteinte à l’intégrité de Fatima. Incapable de vivre l’amour porté à autrui, Fatima se réfugie dans l’amour qu’elle porte à Dieu, et c’est bien cet amour culpabilisant qui la rend plus vivante et confuse que jamais.

Là où les parallèles peuvent se dessiner entre ces deux œuvres, c’est bien dans leur finalité. On cherche dans ces bouts de vies à comprendre autrui, à démystifier l’obscène dans l’amour, et bien évidemment à affirmer la capacité à aimer. Nos deux auteur.e.s visent à détruire cette haine internalisée envers le soi. Cette haine qui empêche l’amour qu’il soit pour soi-même ou porté à l’égard de l’être cherché à aimer. La haine en question, concernant ces œuvres, c’est surtout une homophobie internalisée, car pour réitérer, cela porte atteinte à l’identité présumée de nos personnages principaux. Ce qui est obscène finalement, ce n’est pas la sentimentalité, mais bien l’incapacité à être sentimental forcé par telle construction sociale et/ou culturelle. Ce qui est obscène, c’est la honte ressentie. Dans la crainte du soi, dans ce que cela peut engendrer, dans la facilité du sexe, la reconstruction de l’amour est mise en œuvre dans ces travaux qui proposent un antidote à cette honte insurmontable. Rien ne reste figé dans le temps, pour reprendre le discours barthésien, l’amour transcende le temps une fois qu’il est vécu.

Ces deux histoires de cœur, entremêlées à des histoires de cul sont des œuvres très complémentaires lorsqu’il s’agit de parler d’amour et de discours amoureux. L’amour, utilisé comme moteur, mais aussi problématique dans une quête d’identité qui se doit d’être invisible au regard d’autrui, est une thématique surpuissante dans le message transmit par nos auteur.e.s. On retrouve qu’entre l’amour et la haine, la limite est si fine que ces sentiments se mélangent et entrent en conflits incessamment. Deux excellentes œuvres de la littérature queer, et qui transcendent magnifiquement les thèmes de l’Amour, de l’identité, mais aussi de l’espace. Deux lectures que je recommande absolument, et cela, car elles ont énormément à offrir que ce soit dans leur esthétique ou dans leur message.

Erdem Ozgunay.

1 : il se peut bien que chez soi ne soit pas un lieu mais simplement une condition irrévocable

Image en une : « Giovannis Zimmer », Roland Berger, 1981.

James Baldwin, « Giovanni’s Room », 1956.

Fatima Daas, « La petite dernière », 2020.

Roland Barthes, « fragments d’un discours amoureux », 1977.

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