ACAB – Pourquoi tout le monde déteste la police ?

« ACAB », c’est le dicton qui surfe sur une vague de popularité gigantesque depuis quelques années, mais évidemment avec la popularité de ce dernier, son étymologie et sa signification ont été floutée, transformée, mais aussi détester.

Il est devenu si banal de voir les inscriptions « ACAB » sur les murs, les paroles « ALL COPS ARE BASTARDS » scandées et se dire qu’il est totalement inacceptable qu’une institution constituée de différentes individualités se fasse attaquer sur une généralité aussi banale que réfutable. Cependant, le cri de détresse et de rébellion que représente ce slogan n’est historiquement pas une attaque sur l’individualité d’un policier ; de manière générale, « ACAB », c’est un cri de rancœur envers l’institution de la police, et sur ce que la police représente dans l’organisation politique d’un pays. Cette expression a surtout repris en usage populaire dû au mouvement « Black Lives Matter » aux États-Unis. Mais il faut bien faire attention, « ACAB » n’a rien d’Américain en ce qui concerne son origine, c’est une expression qui a pris vie sur le bon Vieux Continent. Il n’est pas le fruit de la génération « woke » comme on peut souvent l’entendre et ce slogan est naturellement plus vieux que le mouvement « Black Lives Matter » (BLM) en soi. « ACAB », en réalité, est un cri de ralliement contre un représentant de l’autorité, qui va abuser de cette autorité, pour maintenir en place le système de contrôle général. Et si l’on tient compte de cela, rétorquer que « ACAB » est une réponse trop violente en protestation des violences policières, car elle s’attaque à des individualités va surtout divertir l’attention du problème. Toutes les pommes ne sont peut-être pas pourries, mais si l’arbre est empoisonné à ses racines, l’état de la pomme importe peu. Un slogan comme « ACAB » généralise le problème pour que tout le monde se sente concerné, et surtout les individualités faisant partie du problème institutionnel que pose un système policier. Le contre-mouvement « Blue Lives Matter » en soutien des policiers peut faire penser à la réaction « Not All Men » une fois que les paroles « Men are Trash » sont prononcées. Prendre ces slogans au pied de la lettre, et surtout se sentir oppressé en pensant seulement de manière individualiste revient à ignorer un problème systémique et/ou sociétal bien plus gros qui ne peut bien sûr pas être articulé dans un slogan de protestation. Ces paroles ne sont évidemment pas des attaques individuelles, mais bien une incitation à faire mieux au niveau collectif, à encourager un progrès collectif.

Les tensions entre les forces de contrôle social et les jeunes de la classe ouvrière remontent au moins au XIXe siècle, lorsque l’intervention de la police dans les cultures de rue locales a suscité de la rancœur.

Matthew Worley, « NO FUTURE », Cambrigde University Press, 2017, p.230.

Globalement, il est souvent répété que le slogan « ACAB » trouve ses origines dans la première vague skinhead britannique au début des années 1970. En revanche, selon le lexicographe néo-zélandais Eric Partridge, les premières itérations de « All Coppers are Bastards » auraient fait bruit dans les années 1920 et que son utilisation était courante tout au long du 20e siècle dans le monde criminel britannique. Matthew Worley, chercheur spécialisé dans les relations entre les cultures de jeunes et les politiques dans les années 1970, indique que les tensions entre les jeunes de classe ouvrière et les forces de l’ordre datent même du 19e siècle. Ce qui intéressant dans cette observation, c’est de noter que c’est bien au 19e siècle que la police moderne telle que nous la connaissons a été fonder. D’abord, la Metropolitan Police Service de Londres, fondée en 1829, allait réformer le système de police puis influencer le reste du monde avec un nouveau système de contrôle. Cette nouvelle police était une réponse aux impacts de la révolution industrielle qui transforma Londres que ce soit en taille et en densité de population. L’ancien système constitué de bénévoles ne pouvait plus suffire à contenir et à contrôler une population si importante surtout à une époque où le crime organisé gagnait du terrain à une vitesse affolante. Beaucoup de grandes villes ont fini par suivre l’exemple dicté par la MET, aussi connue sous le nom de Scotland Yard.

Ainsi, les forces policières sont devenues une arme impeccable pour faire face aux larges rassemblements populaires et ouvriers dans ce nouveau monde industriel et on peut même retracer l’histoire des premières répressions policières envers les classes ouvrières aux années 1830. Au Royaume de la Reine, les heurts entre policiers et manifestants étaient d’abord vu comme des affrontements entre gangs comme prouvé par le fait que la mort de certains policiers comme Robert Culley ont été juger comme « homicide justifiable ». Cela était dû au fait que les policiers auraient attaqué la foule sans raison particulière ce qui rendait la riposte civile justifiable. Dès lors de sa fondation, certains policiers n’hésitaient pas à abuser de leur pouvoir. L’appellation « gardien de la paix » serait tout aussi juste si transformée en « défenseur du status quo ». Depuis la fondation d’une police moderne, les conflits avec les classes populaires n’ont jamais cessé. Et cela n’était bien sûr pas propre au peuple britannique. En France, nous trouvons aussi des archives de heurts entre travailleurs et les forces de l’ordre, comme Arnaud-Dominique Houte soulevait dans sa recherche : « on blesse ou on tue l’agent parce qu’il fait face au mouvement et non parce qu’il est policier ou gendarme. Prenons par exemple les troubles ouvriers qui secouent Paris à l’automne 1840. Dans les premiers jours de septembre, trois sergents de ville esseulés sont chargés de protéger la fabrique d’armes Pilhet que la foule essaye d’investir.1 » Les trois sergents finirent tués par la foule. Le problème était bien la fondation d’un système de contrôle à la botte du gouvernement, et non des attaques contre un membre individuel des dites forces de l’ordre.

Cleave’s Illustrated à l’aube de la fondation de la MET, 1829. Illustration visant à dénoncer la fondation de cette nouvelle « armée » gouvernementale oppressive à l’égard des citoyens. Via https://www.oldpolicecellsmuseum.org.uk/content/history/police_history/spies-lobsters

« ACAB », c’est un peu le résultat de multiples traumas légués par nos précédentes générations de travailleurs qui a ensuite connu un renouveau dans le mouvement punk comme un slogan appelant à la rébellion contre toute forme d’autorité. Au final, de ces traumas générationnels, tout ce que la jeunesse punk des années 70 a retenu est que la police est un système de contrôle qui entrave aux libertés individuelles (credo ultime du mouvement punk). « ACAB » de manière générale est attribué aux mouvances politiques de « gauche ». Or, ce serait faire un assez gros faux-sens que de limiter son influence au spectre politique traditionnel. Il est nécessaire de prendre en compte son origine sociétale et de ne pas faire le raccourci « travailleur->gauchiste ». Il faut plutôt le voir comme un slogan libéraliste. Surtout au vu de la popularité du slogan dans certaines mouvances d’extrême-droite comme certaines branches skinhead, certains genres nationalistes punk, et surtout au sein de le hooliganisme dans le football britannique.

« ACAB » est une déclaration politique certes, mais fondamentalement, c’est une manière de dénoncer un système de contrôle, qui va d’une manière diaboliser ses constituants tout en portant l’attention sur un problème plus grand : les failles du gouvernement. La police en tant que tel existe pour réprimer et punir. Elle protège la volonté de certains et enfonce la majorité. Elle préserve les systèmes de contrôle dont elle fait partie et agis comme pare-chocs pour un gouvernement tout en représentant la violence de ce dernier envers ses citoyens. Dans l’absolu, il est possible que de bons policiers existent, et cela est tout-à-fait normal, cependant qu’ils soient bons ne changent vraiment rien s’ils font partie d’une institution fondamentalement mauvaise. On peut penser au lanceur d’alerte Amar Benmohamed, brigadier-chef, qui dénonça le racisme au sein du tribunal de Grande Instance de Paris, puis en 2020, il s’exprima pour Streetpress étant donné que ses rapports furent complètement ignorés lorsqu’il tenta de faire part de ce problème en interne. Au final, les bons policiers disparaissent et la raison d’exister de la police persiste.

La réalité est que l’institution policière ne se remettra jamais en question. « ACAB », c’est un cri de colère envers un système défaillant, envers l’abus de pouvoir, et non une attaque individuelle envers un tel ou tel policier. « ACAB », c’est une manière pour le peuple de remettre en cause une institution qui depuis sa création prouve qu’elle existe pour réprimer le peuple. « ACAB », c’est le code qui montre le manque de confiance des citoyens envers une institution qui depuis sa création maintient une l’oppression envers les classes populaires, les classes remettant en cause l’autorité, les classes qui n’ont pas peur de faire porter leur voix.

Erdem Ozgunay.

1 : ,HOUTE, Arnaud-Dominique, « Les attentats contre les forces de l’ordre dans la France du XIXe siècle », La Révolution française, 2012, section 7.

Sources :

Arnaud-Dominique Houte, « Les attentats contre les forces de l’ordre dans la France du XIXe siècle », La Révolution française [En ligne], 1 | 2012, mis en ligne le 29 avril 2013, consulté le 23 août 2021. URL : http://journals.openedition.org/lrf/427 ; DOI : https://doi.org/10.4000/lrf.427

WORLEY, Matthew, No Future: Punk, Politics and British Youth Culture, 1976-1984, Cambridge University Press, 2017.

Liens utiles et références:

https://wordhistories.net/2020/05/16/acab-acronym/

https://www.streetpress.com/sujet/1595760037-policier-revele-centaines-cas-maltraitance-racisme-dans-tgi-paris-police-justice-prefecture-violences

https://en.wikipedia.org/wiki/History_of_the_Metropolitan_Police

https://www.vice.com/en/article/akzv48/acab-all-cops-are-bastards-origin-story-protest

https://www.lefigaro.fr/actualite-france/d-ou-vient-le-slogan-acab-20191206

Photo en une : Associated Press.

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